Témoignages

" Dès sa jeunesse, par hasard et par goût, il avait échappé aux voies de l’éducation traditionnelle. Il devait s’en remettre à lui-même plus qu’à un système. Cela l’avait conduit à ignorer les limites habituelles d’une carrière ou d’une ambition. Il préférait agir plutôt que paraître. Il ne se souciait guère de bâtir une image. Il aimait l’anonymat. Ainsi, placé hors de toute hiérarchie, sans titre ni fonction officiels, il se trouvait sans aucune restriction. "
Georges Berthoin, chef de cabinet de Jean Monnet à la Haute Autorité de la CECA.
Président d'Honneur de l'Association Jean Monnet. 


" Les méthodes qu’employait Jean Monnet étaient exceptionnelles. Il tentait, au moyen de longues conversations sans cesse relancées, de persuader les principaux hommes politiques des pays d’Europe de la justesse de son objectif. Il n’exerçait jamais de pression, il se fiait à la force de ses arguments. "
Karl Carstens, Ancien Président de la République fédérale d’Allemagne.

" Jean Monnet est d’une sorte d’optimisme fonctionnel qui lui fait penser que si l’idée est bonne, les hommes adéquats et les institutions compétentes, le résultat ne peut être que positif. [ …] Parce que Monnet savait faire confiance, on lui faisait confiance, et au plus haut niveau. [ …] Il ne suffit pas pour que la méthode donne des résultats de faire confiance et de donner confiance. Il faut aussi n’engager son crédit qu’au bon moment et sur l’essentiel. Toute la technique Monnet de décision positive, par crise et progrès, ne peut fonctionner qu’avec, au départ, une qualité personnelle irremplaçable, qui est la capacité de tri. Dans le tohu-bohu permanent des causes et des conséquences, dans le vacarme des faits divers, il faut être capable de discerner l’élément qui commande aux autres, l’objectif fondamental. Il faut savoir ce qui est le plus difficile dans le monde moderne : discerner l’évident … C’était peut-être une des vertus les plus rares de Jean Monnet. Je n’oublierai jamais ces séances de travail. Devant lui ses collaborateurs en marchant de long en large échafaudaient des hypothèses, proposaient des démarches, évoquaient des variantes. Parfois, pendant près d’une heure, Monnet, assis, ne disait rien. Et puis, d’un coup, il intervenait : ' Redites votre dernière phrase, pas celle-là, non, celle d’avant. ' Et, à partir de cette phrase, tout s’ordonnait, l’action pouvait s’engager."
Jean-François Deniau, Ancien membre de la Commission des Communautés européennes, Ancien ministre.


" Si Monnet n’aimait pas les effets littéraires, où plutôt une certaine fantaisie de lettrés, ce n’était certainement pas par manque de recueillement. On le sait, ses promenades matinales et quotidiennes dans les bois autour d’Houjarray lui étaient absolument essentielles. [ …] Il aimait tester ses idées, ses phrases, auprès du chauffeur, du facteur ou des jeunes qu’il respectait, et ce n’était pas uniquement de la coquetterie. On ne comprendrait rien à Monnet si on n’acceptait pas que, bien qu’il eût passé toute sa vie, ou presque, à manœuvrer dans les antichambres du pouvoir, il n’avait pas du tout la mentalité d’un mandarin. Au contraire, il était en quelque sorte étranger aux administrations qu’il pénétrait et, en effet, il n’en a jamais fait partie d’une manière permanente ou orthodoxe. Ce qu’il cherchait à traduire dans les faits, c’était des initiatives, tels les Etats-Unis d’Europe, qui viendraient naturellement à l’esprit de l’homme moyen, mais paraîtraient souvent naïves aux habitués de la politique ou de l’université. Tout son effort et son art consistaient à jeter un pont, normalement jugé impraticable, entre le rêve naturel, mais sans suite, du citoyen, et l’action des hommes de gouvernement. "
François Duchêne, Ancien collaborateur du Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe.
Membre du Conseil d'administration de l'Association Jean Monnet.

" Monnet au Panthéon ! A ceux qui l’ont bien connu, l’idée peut paraître, à première vue, paradoxale. [ …] Il n’hésitait pas, le jour de ses quatre-vingts ans, à attribuer sa réussite au fait que sa femme, jadis enlevée, dans des conditions passablement romantiques, à un homme d’affaires italien, ne l’avait jamais pris au sérieux. [ …] Reste que le Panthéon a pour objet de témoigner aux " grands hommes " la " reconnaissance " de la " patrie " et que la discrétion même de Jean Monnet a contribué à empêcher quantité de Français – beaucoup ne connaissent même pas son nom – de mesurer ce qu’ils lui doivent. Et qu’on l’imagine assez volontiers esquissant un petit sourire à l’annonce de cette consécration suprême et s’en réjouissant tout compte fait, parce qu’elle constitue, à n’en pas douter, un bon moyen d’attirer l’attention sur sa chère Europe. "
André Fontaine, journaliste et ancien Directeur du Monde.

" Le secret de son influence résidait dans sa capacité d’identifier les instances de prise de décision, à quelque niveau qu’elles fussent. Cela fait, c’était la force de ses arguments, autant que la simplicité de son éloquence, qui les persuadait de soutenir ses idées et de lui donner l’assurance qu’elles seraient mises en pratique. Tout au long de sa vie, Jean Monnet ne s’est jamais contenté de diriger l’organisation qu’il avait aidé à mettre sur pied. Il anticipait toujours sur de nouveaux développements. C’était un grand Européen, à la vision du monde largement ouverte au-delà de notre continent. "
Sir Edward Heath, Ancien Premier ministre du Royaume-Uni.
Membre du Comité d'Honneur de l'Association Jean Monnet.

" Il est peu d’hommes ou de femmes dont on puisse dire que leur vie a donné une tournure nouvelle à l’époque où ils vivaient. Il en est moins encore qui ont su s’élever au-dessus de la gestion des affaires quotidiennes pour concevoir un idéal auquel ils se sont ensuite attachés à donner corps. On peut dire, je pense, sans risque d’erreur, qu’aucun homme en ce monde n’a marqué et modifié la vie politique de notre époque plus que celui que nous honorons aujourd’hui. Les grandes réalisations de l’histoire n’ont jamais été que des rêves avant de devenir des réalités. A la fin de la guerre, Monsieur Monnet avait rêvé que des destructions et des ruines pourrait émerger une Europe unie ; et que celle-ci de concert avec les Etats-Unis, oeuvrerait dans un esprit d’indépendance allié à une volonté de coopération, en vue du plus grand bien de tous les peuples libres. Ce qui, en 1946, n’était qu’une idée absurde est aujourd’hui une réalité tangible. Tous ceux d’entre nous que Monsieur Monnet a séduits, critiqués, inspirés et entraînés dans son sillage, lorsque notre imagination ne parvenait pas tout à fait à suivre la sienne, ont lieu d’être fiers en la présente occasion. [ …] Nous vous sommes tous reconnaissants non seulement de ce que vous avez accompli sur le plan politique, mais d’avoir fait preuve de tant de qualités humaines ; d’avoir montré tant de sagesse et de patience. "
Dr Henry Kissinger, Ancien Secrétaire d’Etat des Etats-Unis, allocution prononcée lors de la remise à Jean Monnet du Prix Grenville Clark, Paris, le 15 novembre 1975.

" A l’époque en 1956, Jean Monnet avait soixante-huit ans et en paraissait à peu près cinquante-cinq. Il était déjà une légende. La presse le surnommait " Monsieur Europe " ou le " père de l’Europe ", surnoms auxquels il rechignait. " Vous ne voulez pas dire grand-père", demanda-t-il à quelqu’un qui l’interrogeait. Il avait les métaphores en horreur, mais celle-ci était appropriée. La paternité ne se conçoit qu’à deux et Jean Monnet croyait à l’action collective. Son rôle était celui d’un catalyseur. "
Richard Mayne, ancien collaborateur de Jean Monnet au Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe.
Membre du Conseil d'administration de l'Association Jean Monnet.

"Il y a très exactement cent ans, le 9 novembre 1888, Jean Monnet naissait à Cognac, en Charente, et sa vie qui fut longue et féconde raconte comment un petit provincial de Saintonge devint le premier citoyen de l’Europe. "
François Mitterrand, ancien Président de la République, allocution prononcée lors du transfert des cendres au Panthéon de Jean Monnet.

" Ce qui était remarquable, c’était l’autorité que Jean Monnet exerçait sur son Comité [ d’action pour les Etats-Unis d’Europe] , composé d’hommes de tendances et de caractères très différents. Dans son style simple, sans jamais élever la voix, Jean Monnet analysait la situation, proposait des initiatives. Ses idées étaient si claires, si sensées que tous y adhéraient, souvent sans discussion. Nous savions que Jean Monnet saurait faire partager ses vues par bon nombre d’hommes d’Etat. "
Pierre Pflimlin, ancien ministre, ancien Président du Parlement européen.

" Comme tous ceux qui oeuvrèrent à ses côtés, j’ai beaucoup appris de lui. S’il est un des grands hommes qui auront marqué notre temps, ce n’est pas seulement à cause de son extraordinaire clairvoyance et de la sûreté de son jugement. Ce fut en raison de sa volonté indomptable de ne pas subir les événements. Il ne s’est jamais résigné à l’idée qu’un problème, si difficile soit-il, puisse ne pas avoir de solution. "
René Pleven, Ancien Président du Conseil.

" En premier lieu, Monnet était un homme qui faisait confiance. Non point qu’il ne fût prudent, voire méfiant, avant de l’accorder, jugeant et jaugeant ses proches collaborateurs et ses interlocuteurs selon ses propres critères et intuitions, à la façon d’un paysan qui apprécie son monde avant de s’engager. D’emblée, tel visage, telle tournure d’esprit, ne lui convenaient pas : pourquoi le cacher ? Certains en ont sans doute été blessés, non admis dans l’équipe ou rapidement mis à l’écart, malgré leurs mérites et leurs diplômes. C’était ainsi : Monnet avait ses têtes, et il n’aimait pas en changer … Mais dans ce jugement d’admission, n’entrait - je l’affirme – aucune considération d’ordre sociale, d’opinion politique, de convictions ou d’absence de convictions religieuses. "
Jacques-René Rabier, Directeur de Cabinet de Jean Monnet au Plan et à la CECA, Directeur général honoraire à la Commission des Communautés européennes.
Membre du Conseil d'administration de l'Association Jean Monnet.

" Pionnier de l’unification européenne, Jean Monnet a exercé une influence politique considérable, bien qu’il n’ait jamais été un homme politique en ce sens qu’il n’a jamais eu de mandat électif. Il a pris ses initiatives les plus importantes sans mandat officiel. Il n’écoutait que sa conscience, son sens des actions politiquement nécessaires et salutaires ; sa responsabilité de citoyen du monde, très développée, débordait largement le cadre national. Monnet constitue l’exemple rare, on serait même tenté de dire unique, d’un homme politique parvenant à réaliser son œuvre sans ce facteur essentiel de la politique qu’est le pouvoir. "
Helmut Schmidt, Ancien Chancelier de la République fédérale d’Allemagne.
Membre du Comité d'Honneur de l'Association Jean Monnet.


La majorité de ces textes sont extraits du recueil " Témoignages à la Mémoire de Jean Monnet ", Fondation Jean Monnet pour l’Europe, Lausanne, 9 novembre 1989.